Reportage-Handicapés physiques: Comment il est dur de travailler

par nordsud.info
Publié: Dernière mise à jour le 270 vues

 En Côte d’Ivoire, le gouvernement a mis en place une politique nationale d’insertion des jeunes dans le tissu économique. Mais une frange de la population en a le plus besoin : Ce sont les handicapés. Zoom sur la débrouille de ces marginaux.

Arrêtons-nous sur cette image. Le maire de la commune de Koumassi est de passage dans sa voiture, au niveau de l’hôpital général. Il gare auprès d’une personne paraplégique (handicapée des deux jambes) et qui présente également des difficultés d’élocution. Cissé Bacongo lui remet de l’argent et l’encourage avec quelques mots revigorants. Ensuite, il s’en va. Le handicapé s’appelle Aka Essan Moïse, 33 ans. Il est cordonnier et également commerçant de papiers toilettes. Son petit nom ? Le Boss. C’est sous une pluie fine qu’il travaille cet après-midi, sans protection et sans abris.

Son box a été démoli, il y a quelques mois, par le maire à l’occasion d’une opération d’assainissement de la commune de Koumassi.

Tous les petits commerces qui se trouvaient sur le trottoir ont été démolis et les commerçants déguerpis, sauf Le Boss. «Le maire m’a dit de rester», explique-t-il. Sans box, toutefois. Depuis 5 ans, Essan Moïse essaye de gagner dignement sa vie. Après avoir tenté de gérer une cabine téléphonique, sans succès, il s’est essayé à la cordonnerie et cela semble lui réussir. Son gain journalier tourne entre 5000 et 10 000 FCFA.  Il est né paraplégique, mais arrive à marcher difficilement, avec une dysarthrie sévère. À l’entendre, cette condition physique ne doit pas constituer une excuse pour ne pas travailler.

Ici à Koumassi, tout le monde aime ‘‘Le Boss’’ pour cela. Du maire aux vendeurs ambulants. Au bord de la route, les passants s’arrêtent à son niveau pour cirer leurs chaussures, les essuyer ou les raccommoder. Ils en profitent pour engager la causerie. Entre taquineries et blagues, ils lui payent ce qu’ils lui doivent et repartent.

« Personne ne se moque de ma condition physique», explique le handicapé dans une élocution difficile. Tous les jours, à part le dimanche où il va à l’église, Aka Essan Moïse se lève à 6h pour être à l’heure au travail. Il ne repart qu’autour de 18h30. Pour l’aider, la société Satoci, lui donne des lots de papiers toilettes à vendre. «C’est notre façon de lui donner un coup de main», explique Vizou Konan Lean, agent commercial de la structure, qui est de passage ce mercredi sur les lieux. Mais, la vie d’Essan Moïse est loin d’être paisible. Il lui faut un box pour s’installer et sa situation au bord de la route est si précaire qu’un matin, dit-il, on pourrait le chasser de là.

Paraplégique

«Nous avons la volonté de travailler. Malgré mon handicap, je ne mendie pas. J’ai appris la cordonnerie auprès de mon père et je pourrais embaucher des gens si j’en avais l’occasion», indique-t-il. Ce qu’il demande, c’est une politique nationale pour accompagner les handicapés sans diplômes. Il n’est pas le seul à entreprendre malgré sa condition.  

Karamoko Hamadou est lui aussi paraplégique. Le trentenaire n’a pas voulu faire de sa condition une charge pour ses parents. C’est pour cela qu’il décide de se lancer dans la vente de jus de fruit. C’est sa chaise roulante surmontée d’un petit parasol qui lui sert de boutique. Tous les matins, il affronte les rues de Treichville où il habite, pour le Plateau, assis sur sa chaise, pédalant de la main, sa glacière de jus qui doit peser plusieurs kilogrammes, posée derrière. C’est ainsi qu’il arrive à la gare de wôrô-wôrô, (ndlr : taxis communaux) non loin du siège de la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps), au Plateau. Les gens ici viennent pour manger dans les nombreux restaurants à côté et aussi emprunter des wôrô-wôrô pour se rendre dans leurs différents quartiers.

Au milieu de cette ambiance, Hamadou doit réussir à écouler ses jus, parmi d’autres vendeurs. Touché par son sourire qui ne s’éteint presque jamais, un passant avance vers lui, d’un air apitoyé, sourit lui aussi et commande un jus. Avec pour seule arme la sympathie face aux autres vendeurs, Hamadou veut encourager les gens comme lui à affronter la vie. «Mais nous avons besoin d’être accompagnés. Il y a une politique d’insertion pour les handicapés diplômés, nous aussi avons besoins d’une politique dans ce sens», nous explique le vendeur de jus. Ils sont nombreux, les handicapés qui se lancent de plus en plus dans la vie active pour gagner leur vie. Hélas, la tâche n’est pas aisée.

Genre, enfance et…handicapés

Au Plateau, Ehui Augustin vit la même situation. Ce jeune quadragénaire gère une petite boutique à l’infirmerie de l’Assemblée nationale. Son surnom, c’est ‘‘Matador’’. Contrairement à Aka Essan Moïse et Karamoko, il a bénéficié d’une aide de la part du fonds mis en place par la Fondation d’une entreprise de téléphonie mobile pour aider les personnes handicapées. La structure lui a octroyé environ 500 000 FCFA, qu’il doit rembourser en plusieurs tranches. Depuis le mois de mai, Matador a créé cette boutique couplée à un kiosque à journaux.  Seul souci : le remboursement.

«Je dois rembourser mon prêt à hauteur de 30 000 FCFA par mois. Mais c’est difficile. Cela fait 3 mois que je n’ai pas fait de versement, parce que les affaires ne marchent pas assez. Et j’ai la pression de la direction de la promotion des personnes handicapées qui travaille avec la Fondation pour nous octroyer les prêts», explique-t-il. Il ignore ce qui arrivera, s’il n’arrive pas à rembourser. S’il salue l’initiative de la fondation en question, Ehui Augustin note qu’il aurait préféré que ces aides soient suivies d’un assouplissement.

«Le gouvernement fait des assouplissements. Et nous pensons que nous qui voulons entreprendre avons besoin d’aides dans ce sens», fait-il savoir. Pour parvenir à joindre les deux bouts, Matador dit avoir déménagé de Koumassi à Port-Bouët, pour un loyer à la portée de ses maigres moyens. Mais cela ne suffit pas. La Fondation, avant d’octroyer les fonds aux bénéficiaires, procède à une formation, entre autres, en gestion. Toutefois, sur le terrain, la réalité rattrape toujours les bénéficiaires. Diabaté Mandou, installé à Yopougon, vers l’Institut des aveugles, paye des chaussures à Adjamé grâce aux fonds de la même Fondation, pour les revendre, avec un bénéfice de 1000 FCFA, sur chaque paire. Lui aussi éprouve des difficultés à rembourser son prêt.

Près de 500 000 personnes handicapées

Selon Koné Aboubacar, Président du conseil d’administration (PCA) de la Confédération des organisations des personnes handicapées de Côte d’Ivoire (Cophci), plusieurs personnes handicapées qui ont reçu les fonds ont eu du mal à les rembourser. D’où, le besoin de les suivre sur le terrain. «Aujourd’hui, il faut mieux organiser les projets d’insertion. Si l’Etat parvient à mettre en place un fonds d’aide, il doit être accompagné d’un suivi rigoureux. C’est la seule façon de venir en aide aux personnes handicapées sans diplômes», indique Koné Aboubacar.

Tout comme le genre et l’enfance, les personnes handicapées ont besoin d’une véritable politique nationale pour ne pas se sentir lésées. Il s’agit aujourd’hui à peu près 500 000 personnes en Côte d’Ivoire, avec une très forte représentation des handicapés physiques.

Mais, l’aide apportée jusque-là par le gouvernement ne concerne que les handicapés diplômés. Ces derniers sont intégrés à la Fonction publique, grâce au recrutement dérogatoire, à hauteur de 200 personnes chaque année. Or, selon la Cophci, les diplômés ne représentent que 2 à 3% de la population nationale des personnes handicapées. Et les autres, que fait-on d’eux ? « Il faut les aider», signale Koné Aboubacar. «Nous voulons entreprendre, mais avons besoin d’être soutenus», note Aka Essan Moïse. «Ne donnons pas l’occasion aux gens de se servir du handicap comme prétexte pour mendier», ajoute le Matador.

Raphaël Tanoh

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