Depuis son retour en Côte d’Ivoire le 17 juin 2021, Laurent Gbagbo a créé un parti, le Parti des Peuples Africains, section Côte d’Ivoire (PPA-CI).
Au nom de sa formation politique, il parle. Et chacune de ses prises de paroles tient l’actualité en haleine, fait les manchettes des journaux. Méthodiquement, doucement, patiemment, il sème les germes de la haine et de la discorde.
Ainsi, Laurent Gbagbo surfe sur 4 éléments de langage: La remobilisation de ses troupes, la libération des militaires, les particularités religieuses et les questions foncières, notamment l’occupation des terres à l’Ouest de la Côte d’Ivoire.
Le 1er acte. Préparer ses troupes au combat. Il a annoncé les couleurs dès qu’il est rentré le 17 juin 2021. C’était au cours de la toute première réunion de retrouvailles avec ses partisans à son quartier général des Deux-Plateaux Angré. Laurent Gbagbo avait lâché cette petite phrase: «Je suis votre soldat, je suis mobilisé», pour galvaniser les troupes. Le ton était donné. Un champ lexical militaire et guerrier choisi à dessein.
Un mois plus tard, le 17 octobre 2021, à la clôture du congrès constitutif de sa nouvelle formation politique, Laurent Gbagbo livre un discours qui conditionne, qui prépare ses partisans à une bataille extrême pour les échéances à venir de 2025 : «Je ferai de la politique jusqu’à ma mort».
Le 5 février à Mama devant les femmes et les jeunes qui réunissaient les instances de son parti, il redit son état d’esprit : «J’ai combattu hier, je combats aujourd’hui et je combattrai demain…Donc, on nous arrêtera (Ndlr : on nous mettra en prison) puisque nous allons continuer le combat… ».
Puis il ajoute en direction de ses partisans : «C’est moi qui me tient à votre disposition. Je suis devenu un instrument de combat. Cet instrument là, eh bien, sachez vous en servir…».
Le discours est bien rôdé. Et les intentions sont bien claires. Laurent Gbagbo reconstitue ses équipes. Il les remobilise. Il les prépare aux futures batailles. Il mettra pour cela tout à leur disposition. Il donnera de sa personne. Il s’est débarrassé de son label, le FPI et de toutes les dissidences. Il a créé un nouveau parti dont il a, lui-même, pris la tête.
Mais Gbagbo sait sa santé quelque peu chancelante. Son énergie et son rythme de travail baisse au fil du temps qui passe. Il anticipe. Il mettra son nom, son image, son capital politique, son héritage de lutte «comme instrument de combat à la disposition» de ses troupes.
En première ligne ou par procuration, Laurent Gbagbo restera au front. Et il se prépare à régler ses comptes. Ou à léguer à ses partisans un héritage…de haine, de rancunes et de rancoeurs pour parachever l’œuvre de vengeance.
Le 2ème acte. Reconstituer ses milices au sein de l’armée.
Laurent Gbagbo a été reçu le mardi 27 juillet 2021 au Palais de la Présidence au Plateau par le Président Ouattara. Il avait en main une liste de prisonniers de la crise postélectorale de 2010 dont il demande la libération. Sur cette liste figure 14 militaires, officiers, sous-officiers et militaires du rang.
Ce sont des anciens responsables de l’appareil sécuritaire du temps où Laurent Gbagbo était au pouvoir. Il s’agit d’anciens officiers de gendarmerie comme Anselme Séka Yapo et Jean Noël Abehi. Ou encore l’ancien commandant de la Garde républicaine, le Général Dogbo Blé Bruno. Ce qu’on leur reproche : Le refus d’allégeance aux nouvelles autorités et des violations manifestes de consignes.
Encore plus grave, ils sont accusés et condamnés pour des crimes sanglants, comme l’assassinat de l’ancien président Guéi Robert le 19 septembre 2002, l’assassinat le 12 mars 2011 du colonel-major à la retraite Dosso Adama, ou encore l’enlèvement et l’assassinat de quatre civils étrangers le 4 avril 2011 dont le français Yves Lambellin, ancien président du complexe agro-industriel ivoirien Sifca.
Figure également sur cette liste des miliciens. Ceux-là étaient sur une liste de 26 miliciens pro-Gbagbo arrêtés à la frontière libérienne. Ils sont soupçonnés d’être impliqués dans des attaques contre des positions de l’armée ivoirienne entre le 26 juin 2011 et le 2 juillet 2012. Sept casques bleus de la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire (Onuci) ont été tués au cours de ces attaques.
Voici les tueurs dont Gbagbo réclame la libération à longueur de cérémonie. Avec un discours bien apprêté. Extrait le 23 novembre 2021 au siège de son parti à Attoban (Abidjan) lors de la première rencontre avec son Secrétariat général : «Les militaires sont là pour obéir aux ordres de leur supérieur hiérarchique qui est un civil. Pourquoi arrêter un militaire dont le rôle est d’obéir aux ordres d’un civil ?», s’interroge-il.
Il poursuit : «Pourquoi il y a des prisonniers militaires dans notre pays aujourd’hui ? Dix ans après la crise ? Pourquoi ? Je ne peux pas accepter ça. Je n’accepte pas ce que je ne comprends pas. Or ça je ne comprends pas. Je suis venu, j’ai plaidé, on ne m’a pas assez entendu. Je vais continuer à plaider jusqu’à ce qu’on m’entende. (…)».
Gbagbo insiste dans le discours. Pour continuer à revendiquer et espérer entretenir une part d’effectifs dans l’armée. Alors que le Président Ouattara travaille depuis 2012 à la construction d’une armée unifiée et républicaine.
Une «armée de Gbagbo» au sein de l’armée nationale ? En tout cas, Laurent Gbagbo y croit fermement. «Son armée», ce sont ceux qui sont en prison. En son nom. Dans son esprit, voilà à quoi «cette faction» ressemble : «(…) Si Gbagbo est acquitté et libéré, ceux qui y sont n’ont plus de raison d’être en prison. C’est une logique qui est élémentaire sauf si on a d’autres idées, comme amputer l’armée de ces meilleurs éléments, par exemple». Le qualificatif est lâché: Les «militaires de Gbagbo» ne sont rien moins que «les meilleurs». Diviser, toujours diviser.
En 2000, il a fallu que Laurent Gbagbo infiltre et contrôle une partie de l’armée nationale pour écarter Ouattara et Bédié de la course à la présidentielle. Puis chasser le Général Guei Robert qui voulait s’accrocher au pouvoir.
En 2010, ses milices au sein de l’armée lui ont permis de résister jusqu’en avril 2011, alors qu’il avait clairement perdu l’élection présidentielle.
Régulièrement, entre 2011 et 2015, les pro-Gbagbo, militaires et civils, à l’époque en exil, ont organisé des attaques contre les positions de l’armée ivoirienne. Espérant renverser le régime. Ils ont compris depuis que le rapport des forces s’est inversé en faveur du régime en place.
Gbagbo proclame qu’il ne veut pas faire de coups d’Etat. Mais son intérêt marqué pour «ses» prisonniers militaires trahit ses desseins.
Troisième élément de langage. A côté de la question de la libération des militaires, Laurent Gbagbo court après une crise entre les religions en Côte d’Ivoire. Il veut créer un sentiment de persécution dans l’esprit de certains dirigeants religieux chrétiens. Lors d’une visite le 13 février 2022 dans l’église évangélique du Révérend Dion Yaye Robert à Yopougon, il a sorti un argument qui devait mettre ces religieux sur le pied de guerre. «Cher frère, ma première parole c’est de dire yako à l’Eglise évangélique. Yako ! Yako, parce que quand j’ai été arrêté en avril 2011, certaines personnes, pas trop cultivées, ont estimé qu’il fallait attaquer et décimer les évangéliques car, pour eux, j’étais leur fruit et ils étaient ma base. Donc, il fallait les attaquer. Il y a des pasteurs qui ont été tués, des églises vandalisées même celle-ci. Il y a des églises sur lesquelles on a tiré des balles réelles».
Et Laurent Gbagbo se pose clairement en pompier pyromane. «Une communauté chrétienne qui bâtit dans un pays comme la Côte d’Ivoire des liens d’amitié, de fraternité avec des gens d’autres religions. Je te remercie pour ça. Parce que si on avait eu beaucoup de fous, peut-être que cette crise se serait transformée en guérilla inter-religieuse. Mais Dieu merci parce qu’il y a des gens comme toi. (…) Je vous remercie beaucoup d’avoir évité que ça se transforme en conflits inter-religieux».
Les efforts de Laurent Gbagbo pour mettre face-à-face musulmans et chrétiens sont clairement perceptibles.
Le dernier acte : La question de l’occupation des terres à l’Ouest du pays est un chiffon rouge que Laurent Gbagbo veut agiter. Il veut mettre en place la dernière pièce de son puzzle explosif. «Les Wê ont beaucoup de forêts et les gens veulent les attaquer et prendre leurs forêts; si c’est ça, je continue de réfléchir», avait lâché l’ancien président du Front populaire ivoirien (FPI) le 28 août 2021 lors d’une rencontre avec des chefs Wê et des populations de la région du Guémon et du Cavally, à Mama, son village natal. A cette occasion, l’ancien chef de l’Etat ivoirien a promis qu’il sillonnera les régions du Guémon et du Cavally pour, dit-il, écouter les populations relativement aux différentes crises socio-politiques qu’a connues le pays. Parce que pour lui, il s’est passé dans cette partie du pays ce qu’il pourrait appeler un «génocide».
Il faut scruter avec attention ce que fera et dira Laurent Gbagbo pendant sa tournée annoncée à l’Ouest.
Il y a quelques mois, l’éditorialiste du quotidien burkinabè Le Pays se demandait, avant la libération et le retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, le rôle qu’il pourrait jouer : «Celui du pyromane animé d’un esprit de vengeance ou celui du pompier qui se fera l’apôtre de la paix et de la réconciliation» ?
La réponse est de plus en plus claire.
Bakayoko Youssouf