Eboulements, inondations : Le plus dur est à venir

par nordsud.info
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Alors que se tient jusqu’au 12 novembre 2021, la COP26 à Glasgow (Ecosse), avec la présence d’une délégation ivoirienne, les Abidjanais subissent déjà les effets négatifs du changement climatique.  Et ils doivent, peut-être, se préparer au pire.

Ce qui est exceptionnelle aujourd’hui, c’est que les Ivoiriens traversent une saison des pluies sans victimes. La règle est plutôt de compter les morts et de panser les plaies. Les chiffres de ces dernières années parlent d’eux-mêmes. 2014 : près de 20 morts ; 2015 : 16 morts ; 2018, encore une vingtaine de morts. 2019 : au moins 3 victimes ; En 2020 : plus de 17 morts. 2021 : déjà au moins 10 morts. Causes des décès ? Inondations, glissements de terrain. 

Cette année, le cas des deux jeunes élèves, Kylian et son frère, emportés par la pluie à Yopougon dans le mois d’octobre, a ému. Et renseigné sur la force des courants. Le canal qui les a emportés est drainé par une branche principale, allant de l’Hôtel Kimi au nord à Niangon-Lokoa, selon le ministère la Salubrité et de l’assainissement qui est allé sur les lieux, le 23 octobre dernier, pour tenter de comprendre comment le drame est arrivé. Mais ce ne sont pas les ouvrages d’assainissement qui sont en cause, ici. C’est la force de l’eau, aidée par le canal. Paradoxe frappant: les services du ministre Bouaké Fofana ont noté que l’ouvrage est là pour «sécuriser les personnes et leurs biens et surtout, faciliter l’écoulement normal des eaux en saison des pluies».

Petite saison des pluies

Il y a quelques années, les Ivoiriens ne craignaient que le mois de juin, la saison des grandes pluies qui fait le plus de dégâts. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, il y a encore des éboulements et des inondations à Abidjan, au mois d’octobre. Voire, au mois de novembre. Ce que les experts qualifient de petite saison des pluies en ce moment, est devenu dangereux. Pourtant, note la Société d’exploitation et de développement aéroportuaire, aéronautique et météorologue (Sodexam), la moyenne des précipitations actuelles enregistrées en Côte d’Ivoire, n’est pas différente de celle des années passées. Il y a juste un phénomène nouveau qui s’intensifie. Pendant qu’il pleut abondamment dans une commune de la capitale économique, au même moment, il pleut beaucoup moins dans l’autre. Il y a une très forte concentration de pluie en un lieu donné. La Sodexam souligne également des pics de précipitations, quand on considère un mois.  

Précipitations records

Les précipitations record enregistrées en juin en Côte d’Ivoire, sont de l’ordre de 266 mm en moyenne. En juin 2020, on a enregistré 635 mm de pluies. Un record. Dans une étude réalisée la même année sur la pluviométrie en Côte d’Ivoire, le laboratoire de physique atmosphérique de l’université de Cocody et le laboratoire hydro-sciences de Montpellier ont tenté de comparer les pluies de juin 2019 et celles de juin 2020. L’étude a relevé cependant une pluviométrie anormalement basse (187 mm), il y a deux ans.

Les experts ont ensuite analysé l’intensité et la durée des précipitations. Les deux laboratoires ont notamment étudié les pluies des 18 et 25 juin 2020. «Si on s’intéresse non plus au total tombé durant la journée mais à la répartition des pluies dans la journée, on constate de grandes différences entre les pluies aux 2 dates. La pluie a duré environ 12 heures le 18 juin, les intensités sont faibles. Tandis que le 25, la pluie est concentrée sur 3 heures. L’intensité moyenne sur 2 h le 25 juin, est de 82 mm/h», signale le rapport.

Paramètres

Eklou Ferdinand, chef de service prévision à la Sodexam, est plus explicite : «Tantôt on a des pics, tantôt, non.  Le paramètre ‘‘plus’’ en très variable. Ce sont les effets du changement climatique». À l’entendre, quand on tient compte de la pluviométrie sur toute une année, il n’y a pas grande différence avec les autres années. Parce qu’il s’agit d’établir une moyenne. Mais, en tenant compte de certaines quantités de pluie dans un temps précis, on remarque de fortes précipitations.

Lire aussi: Ekoun Ferdinand (Sodexam) : «Pourquoi la météo n’est pas précise»

Selon la Sodexam, le fait qu’il pleuve fort durant 3h ou faiblement durant un grand laps de temps, a les mêmes conséquences. « Quand le sol est saturé, il ne peut plus absorber de l’eau et en ce moment, on assiste à des glissements de terrain», indique Eklou Ferdinand. Ou bien, ce sont des inondations.

Perdre le contrôle

Dans son rapport d’août dernier, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a prévenu que le réchauffement de la planète terre pourrait atteindre le seuil de +1,5°C autour de 2030. Soit, dix ans plus tôt qu’estimé. Avec déjà des pluviométries record enregistrées de part et d’autre du globe. Pour Salif Coulibaly, chargé des questions de salubrité à la mairie d’Attécoubé, on est en train de perdre le contrôle, non seulement sur les prévisions pluviométriques, mais aussi sur la capacité de nos infrastructures à encaisser les quantités d’eau. À l’entendre, il faut se préparer à subir les effets de plus en plus dévastateurs du changement climatique.

« Prenez le cas de Mossikro. Nous avons pris de nombreuses mesures pour éviter qu’il y ait des morts, après les drames de 2014. Malgré tout il y a eu des glissements de terrain. La pluie redouble d’intensité avec des précipitations qu’on ne voyait pas avant. Nos infrastructures ne pourront pas suffire contre les effets du changements climatique», déplore-t-il.

Ouvrages

En effet, outre les campagnes de sensibilisation, l’Office national de l’assainissement et du drainage (Onad) n’a pas chômé ces dernières années. Au mois de mai dernier, par exemple, la structure dirigée  par Amara Sanogo annonçait la fin de la construction d’un barrage écrêteur de crue à Génie 2000 et son ouvrage aval, d’environ 1,2 km ; l’élargissement des ouvrages de la rue ministre (ouvrages de section 2x3X2 sur environ 2,4 km) ainsi que l’élargissement des ouvrages d’Allabra (ouvrages de section 5,5×2,5 sur environ 1, 4 km). À Cocody, des travaux sont en cours, au niveau du terrain de golf dans le sous quartier d’Anono, où l’Etat réalise 3,5 km de canaux de drainage primaire dans le bassin versant de Bonoumin-Riviera Golf. À la Riviera Palmeraie, 880 ml de canaux et de dalots primaires sont en construction le long du boulevard Mitterrand, allant du quartier Triangle au Carrefour Palmeraie.

A Yopougon, il y a eu des ouvrages de drainage des quartiers Koweït et de Lokoua, construits sur 21,6 km traversant les quartiers Maroc, Niangon, Camp Militaire, Koweït, Santé et Lokodjoro.  Des milliards de FCFA d’investissements publics.

Ce qui n’empêche pas chaque année, des inondations.

Zones à risques

Que faire ? Déguerpir les zones à risques, selon l’office national de la protection civile (Onpc). Un haut cadre au sein de l’Onpc fait savoir qu’en juin dernier, un atelier a été tenu à Grand-Bassam sur la question du changement climatique. Organisé par le Programme national changement climatique (Pncc) et l’Onpc, l’atelier a sensibilisé les participants sur les impacts de ce phénomène pour la Côte d’Ivoire.

« Aujourd’hui, même les grandes métropoles n’arrivent plus à contenir un certain niveau de précipitations. Donc, ce ne sera pas toujours une question d’infrastructures. Il faut revoir notre stratégie », explique notre interlocuteur. Ce changement de paradigme, d’après lui, doit s’axer autour de la libération des zones non habitables à Abidjan ainsi que la libération des voies d’eau obturées. Sans état d’âme. Il faudra sévir.

L’Onpc a établi une cartographie plus ou moins exhaustive des zones à risques au niveau de la capitale économique. Mais, ce sont des sites que le préfet Amankou Kassi Gabin, directeur général de cette structure, doivent sans cesse actualiser. Cela s’explique par la définition même de la zone à risque. De nombreux quartiers huppés à Abidjan, notamment la Riviera Bonoumin ou de nombreuses zones de cocody-Angré, sont des sites inondables. Des pans entiers de quartier à la Riviera Palmeraie obstruent l’écoulement naturel de l’eau. Il y a des maisons construites sur les collines à Adjamé Zoo, des bassins d’orages qui sont en train d’être occupés à PK18, etc. Beaucoup de ces zones ne sont pas répertoriées comme sites dangereux. «Mossikro est un quartier normal. Le seul problème, c’est qu’on ne parvient pas à le viabiliser. C’est vrai qu’il y a des éboulements ici, mais ce n’est pas une zone-à-risque. Il y a quelques personnes qui étaient installées près des flans des collines, nous les avons déguerpies», explique Gaoussou Drabo, responsable de la coordination des mesures d’assainissement à Mossikro. D’après M. Drabo, le danger ne vient pas forcément des zones à risques recensées par les autorités. «On voit des maisons qui tombent dans les grands quartiers, quand il pleut fort », fait-il remarquer.

En plus de cette non maitrise des zones dangereuses, l’Etat fait face à un autre problème de taille. La relocalisation des personnes à déguerpir. « On demande aux mairies de s’en charger, mais les mairies n’ont pas de moyen pour déguerpir et relocaliser les populations habitants dans les zones à risques », regrette Salif Coulibaly. La viabilisation annoncée de certains quartiers précaires s’est avérée une mission herculéenne, devant certaines urgences du moment.

Bref, la Côte d’ivoire, comme de nombreux pays, se fait déborder par les réalités du changement climatiques. Et le bout du tunnel n’est pas pour demain.

Raphaël Tanoh

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