Ouvert aux enfants et au public en 2002, «l’oiseau-livres», qui avait suscité le goût de la lecture chez les tout-petits, est parti en fumée dans la nuit du 10 mai 2021.
En prenant les rênes du Palais de la Culture de Treichville, en 2000, l’artiste-comédien, Sidiki Bakaba, avait une idée claire de ce qu’il voulait proposer à toutes les couches sociales du pays sur ce site. Surtout pour les tout-petits dont l’âge varie de 0 à 15 ans. Passionné de culture, il prend vite ses marques dans ce joyau architectural bâti, à Treichville, dans la commune «N’Zassa», en bordure de la lagune Ebrié. Concernant donc les enfants, l’acteur de théâtre et du cinéma trouve la parade : celle de leur offrir un cadre rêveur, enchanteur et idéal pour se cultiver par le biais de la lecture. En un tour de bras, la solution est imaginée à son niveau : s’octroyer le premier avion Fokker (F27) du premier Président de la République de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Il réussit à avoir l’autorisation de le déplacer jusqu’au Palais de la culture puisque l’engin, en question, était au «cimetière» des avions au GATL (Groupement aérien de transport et de liaison). Le 12 novembre 2002, le Fokker quitte donc Port-Bouët, traverse les communes de Koumassi et de Marcory, direction le Palais de la culture. Sur son passage, les populations sont admiratives et curieuses de savoir la destination de l’avion présidentiel.
Un avion devenu bibliothèque
Une fois posé au Palais de la culture, le Fokker 27 est rebaptisé «l’oiseau-livres». Il est aménagé pour servir de bibliothèque aux enfants. Pour susciter encore plus d’engouement autour de son projet, Sidiki Bakaba, par ailleurs également directeur de «l’actor studio», crée une scène pour y tenir des manifestations annexes.

La mayonnaise prend, et l’espace «l’oiseau-livres» devient très prisé. De 2002 à la crise post-électorale, en 2010-2011, tous les mercredis, plusieurs écoles organisaient des convois d’élèves afin de leur permettre de visiter l’avion présidentiel et de prendre goût à la lecture. Chaque établissement déboursait la somme de 500 FCFA par élève pour la visite. Si, en plus de la visite de la bibliothèque, ces établissements voulaient des spectacles sur la scène créée au bas de l’avion, les responsables devaient payer 1000 fcfa, en tout, par élève. Il y avait un véritable engouement autour de cet «oiseau-livres» qui accueillait 400 à 500 visiteurs par semaine.
Après la crise post-électorale, Koné Dodo, devenu directeur général du Palais de la culture, réhabilite la bibliothèque «l’oiseau-livres». L’engouement autour de la fréquentation de cet espace continue jusqu’en 2018. C’est à cette date que le patron des lieux se rend compte que l’espace abritant l’oiseau-livres est vendu, en 2006, sous Marcel Amon Tanoh, alors ministre de la Construction, à une dame du nom de Liliane Sanogo. Le rêve s’arrête net. L’espace est donc fermé aux tout-petits et au public.
Plus de 70 millions pour réhabiliter «l’oiseau-livres»
Les responsables mis devant le fait accompli ne baissent pas les bras. Ils portent plainte contre Liliane Sanogo, au tribunal. Malheureusement, ils perdent le procès. «Le ministre Maurice Kouakou Bandaman a saisi la justice afin que l’espace soit rétrocédé au Palais de la culture. Le dossier n’a pas abouti. Nous avons perdu le procès pour la simple raison qu’on nous a signifié que l’Etat ne peut pas aller contre lui-même. L’espace ayant été vendu par le ministère de la Construction et de l’Urbanisme dirigé, à l’époque, par Marcel Amon Tanoh», déclare une source au Palais de la culture. Et ce même informateur d’ajouter : «Si nous en sommes arrivés à cette situation, c’est aussi la faute et la négligence du directeur des Infrastructures et des équipements culturels du ministère de la Culture et de la Francophonie, de l’époque, aujourd’hui, ministère de la Culture, de l’Industrie des Arts et du spectacle, Zoumana Mamidou Coulibaly Diakité. C’était à lui de veiller sur tous nos biens. Ce qui n’a pas été le cas. A cela, s’ajoute le fait que le Palais de la culture n’a jamais eu un titre foncier. Aucun ministre de la Culture et de la Francophonie n’a daigné le faire. Vous comprenez que dans ces circonstances, il est facile de grignoter sur notre espace. Ce qui a d’ailleurs été fait avec d’abord l’ambassadeur Saracino, ensuite Liliane Sanogo avec l’espace l’oiseau-livres et enfin l’espace STL avec Adama Bictogo et Martine Coffi Studer, en conflit sur le terrain. Dans ces conditions, il est impossible pour nous de retrouver notre espace et encore moins l’oiseau-livres».
C’est donc dans cet imbroglio que la bibliothèque des enfants prend feu le 10 mai 2021. Qui est l’auteur de cet incendie et quelles sont les motivations de ceux qui ont commis cet acte ?
Pour l’heure, il est difficile de répondre à ces interrogations avec exactitude. Selon des responsables du Palais et du ministère de la Culture, de l’Industrie des arts et du spectacle, seule l’enquête diligentée par les sapeurs-pompiers militaires permettra de situer dans les jours à venir les responsabilités.
En attendant, une chose est certaine, «l’oiseau-livres» ne sera pas reconstitué, ni transféré à un autre endroit. Autre certitude, le terrain où se trouvait la bibliothèque des enfants ne sera plus la propriété du Palais de la culture, si l’on s’en tient aux aveux d’impuissance du premier responsable de ce joyau architectural. «Le Palais de la culture va se contenter de son seul espace qui lui reste pour faire ses activités. Concernant «l’oiseau-livres», nous n’avons pas les moyens pour le réhabiliter à hauteur de plus de 70 millions de FCFA. C’est vous dire que c’est un projet qui n’est plus dans nos plans», révèle-t-il. Rideau et amertumes.
Yvan Aziz
