Arrivé en Côte d’Ivoire à l’âge de 15 ans, le couturier et styliste, Pathé’O, à l’état civil, Paté Ouédraogo, vient de célébrer ses 50 ans dans le monde de la mode. Dans cette interview, il retrace son parcours et donne son avis sur l’avenir du métier sur le continent.
Vous avez passé un demi-siècle, comment êtes-vous arrivé en Côte d’Ivoire ?
Je suis arrivé comme tout jeune aventurier en Côte d’Ivoire. Il est vrai qu’aujourd’hui l’appellation a changé. On parle de plus en plus d’immigrés. Or, en Afrique, nous ne voyons pas les choses de cet œil. Pour nous autres, on s’est dit qu’on a juste changé de pays sans aucune difficulté. En pareille circonstance, tu t’arranges pour avoir une famille d’accueil. C’est ce que j’ai fait.
En quelle année êtes-vous arrivé ? Aviez-vous déjà une idée claire de ce que vous veniez faire en Côte d’Ivoire, à cette époque ?
J’ai quitté le Burkina Faso (ex-Haute Volta) en 1969. A l’époque, pour tous les jeunes de mon âge (14-15 ans), on enviait tous ceux qui venaient de la Côte d’Ivoire ou du Ghana, bien habillés et avec un vélo. Du coup, on avait envie de faire comme eux. Par conséquent, on prenait la résolution de façon naturelle de venir aussi chercher le bien-être.
Quel âge aviez-vous en foulant le sol ivoirien ?
J’avais 15 ans.
Vous n’avez pas eu peur de quitter vos parents à cet âge pour venir à l’aventure ?
Je n’avais aucune crainte. Je me disais que je quittais mon village pour venir chercher l’eldorado. Je n’ai pas effectué le voyage seul. Je l’ai fait en compagnie de mon frère. En venant, nous avions à peu près une idée de ce qui nous attendait. Nous étions moralement préparés.
A lire également: Pathé’O: 50 ans au service de la mode africaine
Vu votre jeune âge, aviez-vous une proposition concrète de métier que vous deviez faire ?
Je tiens à préciser que je suis venu à la couture par nécessité et non par amour. Je vous ai déjà dit que je suis arrivé ici très jeune. Il fallait trouver une famille où dormir et manger. A l’époque, le seul métier qui était vraiment accessible à nous, c’était d’être apprenti tailleur. C’est vous dire sincèrement que je ne suis pas venu à la mode par conviction mais par nécessité.
L’apprentissage de ce métier que vous embrassez par nécessité a-t-il été facile quand on sait que les maîtres font beaucoup de mystères dans la transmission du savoir ?
Vous savez, l’apprentissage de n’importe quel métier demande de la patience. Concernant la couture, il faut être capable d’aller acheter les tissus, de choisir les fils, les boutons. En tout, il faut savoir où on vend les fournitures et accessoires de la couture.
Combien de temps a pris votre apprentissage ?
J’ai commencé ma formation par la couture homme qui a duré 5 ans et puis celle des dames 4 ans. L’adaptation, c’est-à-dire, la mise en orchestre de toutes ces années d’apprentissage a duré 6 ans.
Vous avez célébré les 50 ans de votre carrière dans la mode par un défilé géant dans vos nouveaux locaux à la Riviera. Pourquoi teniez-vous à marquer ce cinquantenaire ?
Cette célébration s’explique par le fait que j’ai voulu montrer mon nouveau site situé, désormais, à la Riviera, à mes clients, en plus de Treichville et faire voir ma dernière collection. Il était aussi question pour moi de faire comprendre aux jeunes que la mode est un métier noble qui nourrit son homme. Ces 50 ans également m’ont permis de dire à tous ceux qui veulent embrasser la carrière de couturier qu’à force de persévérance, on arrive toujours à atteindre ses ambitions. La plupart du temps, les jeunes n’apprennent pas bien le métier et ils sont pressés pour créer une marque. Or, les choses ne sont pas aussi aisées qu’ils le pensent. Je les encourage à mieux travailler pour valoriser le métier de la couture, qui est un métier comme tous les autres, sur lequel l’économie africaine peut compter. C’est vous dire que la mode est un secteur porteur et rentable en Afrique. Aujourd’hui, tout le monde s’habille en européen. On n’imagine pas que ce sont des devises qu’on perd sur le continent. Il y a beaucoup de talents en Afrique. Il suffit que le secteur soit bien organisé pour que l’emploi soit pérenne.
Comment expliquez-vous le fait que les couturiers africains soient absents dans les grands défilés en Europe ?
Même si on nous invite, on n’a rien à aller montrer là-bas. Ici, sur le continent, l’effort des couturiers n’est pas reconnu. Les pères des indépendances en Afrique n’ont pas du tout pensé à la mode, comme un secteur porteur et pourvoyeur d’emplois. Pourtant, tous s’habillent avec des produits propres au continent. Mais, personne ne s’imagine les efforts faits par les couturiers pour valoriser nos pagnes et tissus africains.
Apparemment, vous êtes amer contre les décideurs…
En tout cas, la mode ne faisait pas partie du plan de développement en Afrique. Nos chefs d’Etat n’y ont jamais pensé. Conséquence, nous sommes inondés par les produits venus de l’extérieur.
A vous entendre parler, il y a à désespérer ?
Non pas du tout. Bien au contraire. C’est juste un éveil de consciences que je souhaite. Je l’ai déjà dit, la mode africaine permet de nourrir son homme. J’en suis un exemple. Je souhaite que tous ceux qui vont embrasser ce métier le fassent avec passion et dévouement, et aussi avec un peu de patience.
Peut-on avoir quelques noms de personnalités africaines que vous avez habillées ?
Je pense que ce n’est pas important de citer forcément des noms. Il nous appartient de les habiller. Si on ne le fait pas, qui va le faire ? La mode africaine mérite mieux et a besoin de beaucoup de considérations.
Qu’est-ce qui fait la particularité de Pathé’O
Je suis profondément attaché à tout ce qui valorise le continent. C’est pourquoi la matière sur laquelle je travaille est le pagne traditionnel venu du Burkina Faso.
Une interview réalisée par Yvan Aziz
